J’ai un papier Canson, un crayon de bois, et une appli qui peut pondre une image en douze secondes. Les deux cohabitent sur la même table. C’est un peu schizophrène. C’est aussi le sujet.
On nous vend deux films. Dans le premier, l’IA est une stagiaire géniale : elle propose, tu choisis, tu restes la bosse. Dans le second, elle te remplace et tu vas ranger tes feutres. La vérité est moins Netflix que ça. Elle est dans le curseur.
Ce que l’IA fait vraiment bien
Le brainstorm. Les variations. « Et si c’était la nuit ? Et si elle avait une casquette ? » En deux minutes tu as dix pistes. Avant, ça prenait une après-midi et trois cafés. Pour débloquer une idée, c’est bluffant. Pour poser une lumière, tester une compo, oui. Je m’en sers. Je ne vais pas faire semblant.
Là où ça glisse : quand tu prends la première image qui sort et que tu la publies telle quelle en disant « voilà mon travail ». Ce n’est plus un outil. C’est une photocopieuse avec du charme.
Le crayon, lui, ne négocie pas
Sur le papier, tu n’as pas de bouton undo magique. Tu rates un trait, tu vis avec, ou tu recommences. Ça force à regarder. À décider. L’IA, au contraire, te propose d’éviter la décision : relance, relance, relance, jusqu’à ce que « ça aille ». Tu n’as rien choisi. Tu as attendu que le dé tombe bien.
C’est pour ça que je garde le Canson. Pas par nostalgie de grand-mère artiste. Parce que le geste m’appartient. La machine peut m’aider à voir. Elle ne peut pas signer à ma place — enfin si, techniquement. Justement.
Alors, menace ou aide ?
Les deux, selon comment tu t’y prends. Si ton métier c’est « livrer 40 visuels / jour pour un catalogue », l’IA va te marcher dessus, et ce n’est pas elle la méchante, c’est le brief. Si ton métier c’est un regard, une voix, une façon de cadrer, elle devient une assistante. Bruyante. Parfois trop sûre d’elle. Mais une assistante.
Le dilemme n’est pas « humain contre machine ». C’est « est-ce que tu restes dans la boucle ? ». Dès que tu sors, tu es remplacée. Dès que tu restes — que tu coupes, que tu refuses, que tu recommences à la main — tu es encore l’autrice.
Ma règle à moi
L’IA a le droit de m’ouvrir des portes. Pas de les franchir à ma place. Le crayon reste. Le papier aussi. Et le jour où une image générée part en une d’article, je le dis. C’est déjà le cas ici. Pas pour faire la morale. Pour ne pas tricher.
